Luba Jurgenson

Comment vit-on, pense-t-on et écrit-on dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle ? Dans Au lieu du péril, paru aux éditions Verdier en septembre 2014, Luba Jurgenson, écrivain, traductrice, maître de conférences à l’université Paris IV-Sorbonne, coéditrice chez Verdier, décrit son expérience du bilinguisme.

Née à Moscou, Luba Jurgenson vit à Paris depuis 1975. Elle a commencé à apprendre le français en 1966, à l’âge de 8 ans, sa famille voulant fuir l’URSS. Dans son dernier ouvrage, l’écrivain, qui se voit "comme un être à deux têtes, à deux cultures, traversée par des courants d’air langagiers", décrypte son rapport aux deux langues (le français, sa langue d’écriture depuis 1977 et le russe, sa langue maternelle). Elle explique en détail la double identité du bilingue à l’aide d’anecdotes, de réflexions personnelles et de références à la littérature : "Le bilinguisme attend son chroniqueur, un chroniqueur terre à terre, qui suivra pas à pas les indices corporels du décentrement. C’est la tâche que je me donne ici : traquer les signes physiques, le tracé palpable de cet hébergement réciproque." (Au lieu du péril, p.11)

Invitée à prononcer la conférence inaugurale de la 15ème édition de l’université d’hiver BELC – Les métiers du français dans le monde au CIEP, le 16 février 2015, Luba Jurgenson a accepté d’accorder au Fil du bilingue un entretien dans lequel elle revient sur son expérience du bilinguisme, son métier de traductrice et ses projets d’écriture.

Qu’est-ce que le bilinguisme fait au corps ?

Dans votre ouvrage Au lieu du péril, vous avez choisi de parler du bilinguisme d’un point de vue original, puisque vous décrivez ce que le fait de vivre entre deux langues fait au corps, "le corps jumeau, mais pas habillé pareil". Vous dites par exemple qu’on reconnaît une langue "avant d’avoir entendu les mots, au timbre de la voix, à l’intonation, aux mouvements de la bouche, à l’expression des visages". Qu’est-ce qui différencie votre corps parlant russe de votre corps parlant français ?

Le français, une seconde naissance

Vous avez commencé à apprendre le français en 1966, à l’âge de 8 ans, en intégrant une école française à Moscou. En 1975, vous émigrez en France et en 1977, vous décidez, à Londres, que le français sera votre langue d’écriture. À quel moment avez-vous ressenti que le français n’était plus pour vous une langue étrangère ?

Traduire vers le français

Votre ouvrage est également une réflexion sur votre travail de traductrice. Pouvez-vous nous parler de la manière dont se déroule pour vous le processus de traduction, comment se fait le va-et-vient entre les deux langues ?

Apprendre la langue française

Vous comparez à plusieurs reprises dans votre ouvrage les caractéristiques propres aux langues russe et française. À quelles difficultés linguistiques particulières un élève russe est-il confronté lorsqu’il apprend le français ?

« Mon français n’a pas d’enfance »

Vous faites la distinction dans votre livre entre les bilingues "de naissance" et les bilingues "d’adoption". Vous vous situez bien entendu dans la seconde catégorie : "Mon français n’a pas d’enfance" dites-vous, "c’est une langue née adulte". Lorsque vous avez eu des enfants, vous avez fait le choix de leur parler en français plutôt qu’en russe. Pourquoi cette décision ? N’était-il pas précisément plus difficile de parler à vos enfants dans une langue qui n’était pas celle de votre enfance ?

Rêver, souffrir, mourir

Permettez-nous de vous poser trois questions sur lesquelles on interroge fréquemment les bilingues et que vous évoquez vous-même dans votre ouvrage : dans quelle langue avez-vous mal ? dans quelle langue rêvez-vous ? dans quelle langue imaginez-vous mourir ?

Écriture plurilingue

Pour terminer, pouvez-vous nous dire quelques mots de votre prochain projet d’écriture ?

 

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Propos recueillis par Haydée Maga, département langue française, CIEP
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