Portraits



Laura Alcoba

Invitée au CIEP à l’occasion de l'université d'hiver - BELC 2014, Laura Alcoba, romancière et traductrice argentine, a raconté à la centaine de stagiaires présents son attachement au français et son choix d’écrire ses livres en langue française. Dans la continuité de cette rencontre, le Fil du bilingue a questionné l'auteure sur le rapport singulier qu’elle entretient avec la langue française.

Romancière et traductrice, Laura Alcoba a vécu en Argentine jusqu’à l’âge de 10 ans. Cette ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud vit depuis de nombreuses années à Paris, où elle se consacre à l'enseignement de la littérature espagnole, mais également à l'écriture, à la traduction et à l'édition, puisqu'elle est responsable depuis octobre 2013 du domaine hispanophone des éditions du Seuil. Elle a publié aux éditions Gallimard Manèges. Petite histoire argentine (2007), Jardin blanc (2009) et Les passagers de l'Anna C. (2012). En août 2013, paraît Le Bleu des abeilles, roman inspiré de son arrivée en France, qui évoque notamment la correspondance qu’elle entretenait à l’époque avec son père, alors prisonnier politique en Argentine, la découverte de la France et son apprentissage ébloui de la langue française. Elle obtient pour ce roman le prix littéraire des Rotary Clubs de langue française 2014 et reçoit la même année le prix de soutien à la création littéraire de la Fondation Del Duca.

Quels souvenirs gardez-vous de votre apprentissage de la langue française lorsque vous étiez enfant ? Que représentait le français pour vous à cette époque ?

Le français était la langue qu'il me fallait apprendre pour rejoindre ma mère en France, une mère que je n'ai pas vue durant plus de deux ans. Du coup, il y avait un grand désir à l'origine de cet apprentissage. Les souvenirs les plus forts que je garde en mémoire sont liés à la découverte de sons nouveaux. J'étais fascinée par le "u", par le "e" muet mais surtout par les nasales, si difficiles à apprivoiser pour un hispanophone. Mais quelle joie, quelle fierté, lorsque j'ai réussi à glisser ces sons sous mon nez, à les reproduire sans accent !

Pourquoi avoir fait ce choix de raconter en français les souvenirs d’une enfance vécue en langue espagnole ?

Il ne s'agit pas vraiment d'un choix. La langue française s'est imposée à moi à l'heure d'écrire. J'ai vécu bien plus de temps en France qu'en Argentine, c'est ici que j'ai fait mes études secondaires puis supérieures. Le français est aussi ma langue. Après avoir publié mon premier livre, pourtant, suite aux questions qu'on m'a posées en Argentine où ce choix étonne beaucoup, j'ai essayé de trouver une explication. Je me suis dit que l'espagnol avait été la langue dans laquelle j'avais appris à avoir peur de parler, à me taire. Peut-être est-ce pour cela aussi que le français m'est venu si naturellement à l'heure d'évoquer mon enfance argentine ? En disant cela, je pense surtout à mon premier roman, Manèges [paru en 2007].

Dans votre dernier roman, Le Bleu des abeilles, paru en 2013 chez Gallimard, vous évoquez votre arrivée en France, à l’âge de 10 ans, dans ce Paris que vous aviez tant rêvé et imaginé… Une anecdote à nous raconter sur ce qui vous a le plus surpris, amusé ou déçu en découvrant la France ?

Je me souviens d'avoir été très surprise par la relation que les Français semblaient avoir avec les objets, très différente de ce qui se pratiquait à l'époque en Argentine. Je venais d'un pays où on ne jetait rien, où tout se transformait, se recyclait ou s'offrait à d'autres. J'ai été choquée de voir dans les poubelles des objets dont on se débarrassait parce qu'on avait envie d'en changer, ou simplement parce qu'ils étaient passés de mode. Sur ce plan, j'avais vraiment l'impression de venir d'un autre monde ou plus encore d'un autre "âge". La société de consommation avait une longueur d'avance en Europe. Maintenant, curieusement, c'est le contraire : l'idée du recyclage permanent tel que les Argentins le pratiquaient constitue en Europe la pointe du progrès.

Prolongements

  • "Le blocage espagnol de Laura Alcoba", Libération, 04/08/2014
  • Laura Alcoba présente son ouvrage Le Bleu des abeilles à l'occasion de la quinzième édition du festival littéraire franco-irlandais à Dublin, en avril 2014 :