Caractéristiques et enjeux de l’enseignement bilingue

Dans le cadre des Deuxièmes rencontres du réseau international LabelFrancÉducation, co-organisées par le Centre international d’études pédagogiques (CIEP), l’Institut français, le ministère des Affaires étrangères et du Développement international (MAEDI) et l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE), les 4 et 5 décembre au CIEP, une table ronde intitulée "Dialogue et points de vue sur les caractéristiques et les enjeux de l’enseignement bilingue" a réuni autour de Manuela Ferreira Pinto, responsable du département langue française du CIEP, Laurent Gajo, professeur (école de langue et de civilisation françaises de l’université de Genève) et Jérémi Sauvage, maître de conférences, directeur du département de sciences du langage (université Paul-Valéry, Montpellier). Cet article propose une synthèse des interventions de cette table ronde ainsi que l’enregistrement audio des réponses apportées par les invités.
Quels sont les moments déterminants de l’histoire de l’enseignement bilingue du point de vue des politiques linguistiques ?

Trois types de circonstances peuvent, selon Laurent Gajo, conduire à la création de sections bilingues : des circonstances historiques, liées à une volonté de revitaliser, repositionner ou conserver une langue par rapport à une autre ; des circonstances économiques (on crée des filières bilingues parce que l’apprentissage d’une nouvelle langue ouvre des possibilités supplémentaires de circuler à travers le monde) et enfin des circonstances localisées / institutionnalisées (à l’échelle d’une région ou même d’un établissement). Si la mise en place de sections bilingues dans un pays se justifie souvent par l’intérêt porté à une langue en particulier, Laurent Gajo invite également à considérer les enjeux propres du plurilinguisme, en tant que projet d’éducation et de société.


Crédits photo : CIEP
En quoi les neurosciences apportent-elles un éclairage nouveau sur l’enseignement bilingue ?

Même si les progrès techniques (IRM fonctionnel, potentiel évoqué, magnétoencéphalographie) et l’imagerie cérébrale ont permis récemment de prouver des décennies d’hypothèses sur le fonctionnement du cerveau, Jérémi Sauvage précise qu’il reste encore très mal connu. En ce qui concerne le langage, ce sont les études des aphasies qui ont permis de découvrir l’existence des aires de Broca et de Wernicke (respectivement, production et compréhension de la parole). Les études de neuro-psycho-cognition s’intéressent en particulier au fonctionnement du cerveau des individus bilingues et ont montré que les activités neuronales diffèrent selon les types de bilinguisme : simultané (bilinguisme de naissance) et successif (bilinguisme d’apprentissage ultérieure). Enfin, Jérémi Sauvage explique qu’on ne peut pas considérer, au niveau neurologique, le bilinguisme comme la juxtaposition étanche de deux monolinguismes : l’imagerie cérébrale des individus bilingues témoigne au contraire de la complexité et de l’enchevêtrement des activations électriques neuronales.

Quelles sont les caractéristiques d’un enseignement bilingue réussi ?

Laurent Gajo rappelle que l’enseignement bilingue consiste en une double rencontre : la rencontre entre une langue et des disciplines d’une part, et la rencontre entre plusieurs langues d’enseignement d’autre part. Le questionnement de ces deux zones de rencontre conditionne selon lui  la réussite d’un enseignement bilingue. Concernant la rencontre entre une langue et des contenus disciplinaires, il conviendra ainsi d’avoir une réflexion sur les enjeux linguistiques dans le travail disciplinaire, mais aussi sur ce que peuvent apporter les disciplines à l’apprentissage de la langue. Cela implique une collaboration entre les professeurs de langue et de discipline. La rencontre entre les langues d’enseignement doit également être interrogée : comment décide-t-on d’attribuer telle partie d’un programme disciplinaire à une langue et telle autre partie à l’autre langue d’enseignement ? Quelle place occupe la langue première d’enseignement dans le cours donné dans la seconde langue d’enseignement ?


Crédits photo : CIEP
Quelles recommandations, pour la formation des enseignants ?

Au-delà des applications pédagogiques que pourraient susciter les découvertes en neurosciences, Jérémi Sauvage précise qu’il existe déjà de nombreux dispositifs pour mieux former les enseignants, en particulier en situation d’enseignement bilingue et il évoque quatre exemples : s’appuyer sur les langues disponibles (des élèves, des enseignants, des environnements, du pays) permet d’exploiter les possibilités plurilingues et de jouer du passage d’une langue à l’autre ; différencier l’enfant de l’élève permet de tenir compte des caractéristiques neuronales de chacun, en particulier dans l’apprentissage d’une autre langue ; il s’agit également de faire bouger les représentations, les stéréotypes et les clichés sur les langues d’autrui ; enfin, l’éveil aux langues permet de sensibiliser de façon précoce au plurilinguisme.

Quels sont les enjeux de l’enseignement bilingue (politiques, pédagogiques) à court et moyen terme ?

Au niveau pédagogique, Laurent Gajo distingue trois domaines dans lesquels il convient selon lui d’agir dans les prochaines années : la formation des enseignants (la formation linguistique des enseignants de disciplines, mais aussi la formation à la pédagogie spécifique de l’enseignement bilingue) ; la mise à disposition et le partage de matériel pédagogique dédié à l’enseignement bilingue ; l’évaluation des élèves (en particulier des stratégies cognitives particulières développées par les élèves qui ont suivi un cursus bilingue). Au niveau politique, Laurent Gajo invite les décideurs à installer, confirmer et généraliser les sections bilingues. Cette généralisation pourrait passer par la mise en place de filières bilingues différenciées, à différentes échelles et selon différentes modalités.

(Synthèses : Haydée Maga et Jean-François Rochard)
 
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