Le manuel franco-allemand d'histoire

Tristan Lecoq, inspecteur général de l’Éducation nationale (histoire-géographie) et professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Paris Sorbonne revient dans cet entretien sur la publication du manuel franco-allemand d’histoire, réalisation unique en son genre, symbole avant tout de l’amitié franco-allemande.
La publication du manuel franco-allemand d’histoire est une illustration du caractère insubmersible de la relation franco-allemande, qui est bien, depuis soixante ans, et même si cela n’a pas toujours été un long fleuve tranquille, une constante de notre vie politique en Europe.
 
Rappelons qu’il s’agit ici d’une réalisation unique en son genre – un manuel non pas d’histoire franco-allemande mais franco-allemand d’histoire –  qui a dû surmonter bien des difficultés.

François Mitterrand et Helmut Kohl à Verdun en 1984
 
Le mot même de manuel posait problème du côté allemand en ce qu’il évoquait par trop le caractère magistral de l’enseignement tel qu’il est encore pratiqué bien souvent en France. En Allemagne, les élèves travaillent davantage en autonomie – on pourrait dire qu’il s’agit là d’un enseignement plus "libéral" au sens tocquevillien du terme – et les manuels ressemblent souvent à des compilations exigeantes de références. Quelquefois arides, volumineux, d’une grande complexité, ils contiennent essentiellement des textes et sont en cela à l’image d’un enseignement secondaire qui se veut élitiste.

La première difficulté portait donc sur l’objet même de "manuel" à la française. Si en France, les professeurs venant aussi bien de l’université que des classes préparatoires ou du secondaire participent volontiers à sa conception, on peut remarquer que ce type d’objet soulève d’ailleurs en Allemagne nettement plus de réticences de la part des auteurs potentiels.

La question du choix de la méthode didactique, de la pédagogie se posait ensuite, logiquement. Quel type de cours proposer ? Fallait-il traiter d’histoire et de géographie, comme en France – sachant qu’en Allemagne, la géographie est liée aux sciences de la terre ? L’histoire tient en outre en France une place tout à fait singulière dans les programmes, l’épreuve d’histoire-géographie et d’éducation civique y joue un rôle emblématique, quel que soit le niveau de scolarité¹.

Les différences entre systèmes éducatifs pouvaient être également à l’origine de tensions. Alors qu’en France, le système est centralisé, depuis 1808 et la prise de contrôle de l’Éducation par l’État, et même si la déconcentration dans les académies est maintenant une réalité, en Allemagne, la politique éducative est l’affaire des Länder. Il n’existe pas vraiment de programmes nationaux ou de "documents d’accompagnement" comme en France. On enseigne différemment à Brême, Hambourg, Berlin ou Coblence. Partant de là, sur quels programmes s’appuyer ?

"On enseigne différemment à Brême, Hambourg, Berlin ou Coblence."
Enfin, les divergences de vision quant à l’histoire elle-même constituaient le dernier obstacle. Le manuel de première a suscité en cela davantage de débats que celui de terminale. Les débats ont porté notamment sur la période coloniale, la montée des extrêmes entre les deux guerres, ou la perception du communisme. Dans le manuel, les encadrés intitulés "Regards croisés" se font d’ailleurs l’écho de ces discussions.

Pour le manuel de terminale – qui a été conçu en premier, au moment du déclenchement de la guerre en Irak, c’est-à-dire dans un contexte international chargé – les différences de vision sur le rôle et la place des États-Unis dans le monde ont constitué le principal point d’achoppement, les Allemands leur étant naturellement plus favorables en raison de l’ancrage à l’ouest (Westbindung) qui caractérise leur politique étrangère.

Ce manuel a été enfin l’occasion pour les Allemands eux-mêmes de s’interroger sur l’écriture de leur propre histoire récente, celle qui débute dans les années quatre-vingt-dix. Il s’agissait de créer en quelque sorte une "nouvelle histoire allemande". Les riches échanges qui ont eu lieu alors ont contribué indirectement au rapprochement des visions de l’histoire allemande.


Une double page du manuel de terminale

La partie est-elle gagnée ?

 
Ce projet de publication a pu aboutir du fait de la volonté politique qui s’est déployée pendant cette période en France et en Allemagne. La partie est-elle gagnée pour autant ? Je pense qu’il faut poser nettement la question. Si le manuel de terminale s’est diffusé très correctement, le manuel de première l’est moins. De plus, la question du manuel franco-allemand de seconde dépend de la réforme générale des programmes de seconde.

Les sections européennes se servent manifestement du manuel, dans le cadre de la préparation de l’Abibac notamment. Mais le manuel de première ne correspond pas exactement au programme allemand… Peut-être ce manuel n’est-il pas suffisamment connu ? Le contexte linguistique n’est pas non plus favorable, on le sait.

Le symbole

Je souhaite insister néanmoins sur la valeur symbolique de cette initiative. Il faut se souvenir que la première guerre mondiale par exemple a été terrible sur le plan humain en France et en Allemagne. Des générations entières ont été détruites. À la fin de la guerre, c’en était fini de l’Europe !

Un album de Jacques Tardi

La France et l’Allemagne montrent ainsi l’exemple et créent un précédent. Ce manuel existe en tant qu’objet concret de l’amitié franco-allemande. Ce projet éditorial a remis à sa façon l’humanité au premier plan. Il a permis de développer une vision non antagoniste des pays en présence, une vision acceptable, apaisée, dépassionnée du passé.
"Ce manuel existe en tant qu’objet concret de l’amitié franco-allemande."
Verra-t-on un jour la publication d’un manuel russo ou germano-polonais, tchéco-slovaque, franco-roumain ou franco-algérien ? Toutes les conditions ne sont jamais vraiment totalement réunies pour ce type de travail en commun. Pour que ça marche, il faut s’appuyer avant tout sur la jeunesse (la demande peut venir de là, comme ça a été le cas pour le manuel franco-allemand), les politiques (pas de projet de ce type sans volonté politique) et les historiens (le travail de rapprochement qu’ils peuvent opérer est déterminant²).
 
(Entretien réalisé à Sèvres le 18/12/08)
 
Notes

1. En France, le pilotage du système se fait par les examens. L’épreuve d’histoire y tient une part essentielle en ce qu’elle est présente à presque tous les niveaux de scolarité. Les sujets d’histoire du baccalauréat professionnel et du BEP sont particulièrement révélateurs de la place qu’occupe cette discipline dans l’imaginaire collectif.
2. Pour la France et l’Algérie, on pense notamment aux travaux de Benjamin Stora. La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, publié en 1991, a marqué les esprits. Plus récemment (2005), il a coordonné avec Mohammed Harbi un ouvrage sur la guerre d’Algérie rassemblant les contributions d’historiens français et algériens. Dans son dernier livre, Les guerres sans fin (2008), il revient sur son parcours et sur la concurrence ou communautarisation des mémoires, quand l’enjeu n’est plus de comprendre mais "d’avoir eu raison dans le passé".

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